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L'énigme du rêveur

© Gilles COURAT – Toutes les photographies publiées sont protégées par les lois internationales sur le copyright et ne peuvent être utilisées, sous quelque forme que ce soit, sans une autorisation écrite de son auteur.

Est-il grapheur ou photographe ? Le fait est là, le lierre des murailles

lui est prétexte à enserrer ses filles-lianes dans les rets de ses pièges tactiles.

Gilles Courat fomente des aspects nouveaux de l’art pariétal.

Il  joue avec la matière, la rend souple et labile, enfouissant son modèle

dans le fût terreux des vieux arbres ou dans la glaise rétractile. Il inscrit les corps dans la minéralité tinctoriale de la paroi prédestinée, et déjà la femme

et le paysage choisi pour la recevoir, tatoués de volutes et de liesses végétales, s’enlacent et se fondent.

Is he a grapher or a photographer ? The ivy on the walls arises as the pretext

to shut his lianas-ladies in the snare of his evoking traps.
Gilles Courat foments new aspects of parietal art.
He uses matter, makes it soft and labile, burying his model beneath the earthy trunk of old trees or beneath the retractile clay. He engraves bodies on tinctorial minerality of the fated rock face. And then, woman and landscape, tatooed

of volutes and vegetal jubilant, twine round and melt.

                                                                                                                        Hervé Glot

À propos

La fascination pour la métamorphose n’a pas d’âge ; elle servait il y a bien des siècles à expliquer le monde, reliant entre elles les diverses formes du vivant.

 

Aujourd’hui, je la lis au cœur même des images de Gilles Courat.

Sous nos yeux, le mouvement du corps féminin semble soudain s’être figé, mais dans une éternelle fluidité. Subtile et obscure 

transmutation opérant dans l’entre-deux de la chair lisse et de l’arbre torturé, de la rondeur d’un sein et de la volute d’une fumée, de la paix d’un visage aux yeux clos et de la pierre taraudée par le temps. Un corps, une feuille, une plume, une fumée fusionnent pour respirer d’un nouveau souffle. Sans que les limites entre les formes de la vie ne deviennent étanches : aux frontières des corps éthérés vacille l’esprit qui s’en échappe et tout demeure en mouvement, les sculpturales gisantes elles-mêmes sont parcourues de rêves immobiles, de soupirs inaudibles…

 

Au cœur de ces images, juste dans la force du ressenti, je me perds entre deux lectures, deux natures, deux visages des élémentaux… Comment dire si l’on fait face à une nudité qui se révèle, ou à la nature originelle, le corps tel qu’il est au monde, écrit dans une complexité nouvelle, recomposé, re-vêtu ?

 

Apparition ou disparition ? On peut jouer à retirer l’un après l’autre les voiles multiples, strates impalpables, terre et feu, eau et racines. Contemple-t-on pour autant la simple nudité biblique ou  plutôt assistons-nous à la lente absorption d’un corps de femme dans les ultimes 

volutes de l’esprit, permanence autant qu’essence d’une splendeur charnelle

qui résiste à s’effacer.

 

Quand les Grecs envisageaient la métamorphose comme une punition, l’homme ou la femme, victimes des dieux ou de leur propre démesure, s’éloignaient

d’eux-mêmes, se séparaient de tout ce qui leur était cher. Car devenir arbre

ou rocher ou source, c’est aussi entrer 

dans une autre dimension, une autre durée. Punition ? Faudrait-il penser

que dans l’être métamorphosé les dieux laissaient assez de conscience humaine pour qu’il souffre et regrette.Les implacables Olympiens en étaient bien capables !

Nous sommes tellement habitués à admirer les nymphes et tous les esprits

de la nature sous leur apparence achevée, séduisante, tentatrice, quand la forme humaine s’est dégagée de la matière, qu’il est courant d’oublier l’alchimie de leur naissance, l’accouchement tumultueux, la douleur silencieuse d’une matière qui s’arrache et disparaît, en laissant advenir une autre.

Sont-elles fées ? Le mot ne vient pas spontanément à l’esprit. Un des fondamentaux de la fée est d’intervenir dans la vie des hommes, de modifier leur avenir, d’incarner leur destin… Ici, les femmes transfigurées sont fermées sur le mystère de leur transmutation, enfouies dans l’épaisseur des éléments, entraînées hors de notre atteinte. Elles nous interrogent et nous laissent face à leur mystère, à nos questions. Elles sont la force de la nature éternelle, aveugle, la puissance de la matière, de la glaise à la fleur…

 

Et je regarde, et j’entre dans la profondeur claire obscure de l’image, et je me perds.

« Je ne pourrais croire qu’en un Dieu sachant danser » affirmaient Nietzsche et Zarathoustra d’une même voix. Les femmes branches, arbres, racines ou insectes proclament l’exigence de la danse, tension invisible et perfection. Si leurs corps disent leur ascèse et leur fragilité, ou racontent le temps suspendu, elles accordent peu de regards, et quand l’œil s’ouvre, il se fixe dans un ailleurs en deçà de lui-même.

Dans chacune des images se jouent des noces alchimiques où la splendeur des corps, leur défi à toute fin dernière, s’allie à l’os, à la coquille vidée de son habitant légitime, aux nervures de la feuille, aux écorces fossilisées, aux convulsions de la terre, à l’érosion des roches. L’ambigu toujours, quand le corps perce la glaise (sans passer par l’intermédiaire d’un dieu jaloux), quand une femme émerge comme un lotus de l’étain vieilli des eaux mates.

Et si le feu s’embrase – son ardeur vient-elle réchauffer ou consumer ? –

il emporte, enlace, dévore et sublime l’élan vers un registre supérieur.

 

Fils et filandres, racines, bois morts, graines errantes aux longs filaments, tout évolue dans une perfection éphémère, enchâssée dans les rets du temps et l’épaisseur noire de la terre. 

 

Une prière et un recours à une nature-mère à forger encore ?

                                                          

                                               Claudine Glot   -  Autrice

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